LA LITTÉRATURE ET LA MORALE DU SENTIMENT – LA VIE

LA LITTÉRATURE ET LA MORALE DU SENTIMENT – LA VIE

<<L’amour seul peut nous rendre fidèle à nos devoirs>>!

Les Mœurs de Toussaint

Rousseau et les délices du sentiment. — Bien entendu la philosophie du cœur de Rousseau avait pour conséquence une morale. La conscience ne révèle pas seulement, avec une certitude rigoureuse, Dieu, la Providence et l’immortalité de l’âme. Elle nous fait connaître, par la même intuition décisive, ce qui est bien et ce qui est mal. Non pas, sans doute, les exigences compliquées de la morale sociale qui sont souvent inutiles ou immorales, mais ce qui suffit pour que la vie soit droite et féconde: ne pas faire de tort, ne pas tromper, avoir pitié, s’entr’aider. Pour ceux que n’intéressaient pas ou que scandalisaient les propos un peu copieux du Vicaire Savoyard la démonstration ou plutôt le tableau de cette morale intuitive et bienfaisante était fait tout au long dans La Nouvelle Héloïse.

Même s’ils ne parlaient pas de la prière, de la Providence, ni de morale, Julie et Saint-Preux nous donneraient des règles de vie. Leur destinée n’est pas seulement pathétique; Rousseau veut qu’elle soit un modèle. Philosophie, morale, littérature sont donc liées étroitement chez lui. Mais on a cru souvent, au XVIIIe siècle, à la morale de Rousseau ou à une morale analogue sans accepter sa philosophie générale. On a enseigné et pratiqué cette morale sans s’occuper le moins du monde de principes et de philosophie[1]. Dans l’ensemble, on organise une morale littéraire et pratique beaucoup plus qu’une morale systématique[2].

Même, faire le bien par volonté, suivre la morale par obéissance, c’est s’astreindre à une discipline pénible, c’est «faire effort» et c’est souffrir. Or, il n’est pas nécessaire que la morale soit un sacrifice. Elle n’est, dans les cas les plus cruels, que le sacrifice le moins pénible. Saint-Preux et Julie souffrent amèrement de renoncer l’un à l’autre; mais ils souffriraient plus encore de jeter les parents de Julie dans le désespoir.

Très souvent même l’accomplissement du devoir devient au lieu d’un sacrifice une joie profonde; on se dévoue parce qu’on aime; on est généreux parce que le cœur s’émeut. Et il y a dans les émotions de l’amour et de la générosité le paiement de notre sacrifice[3].

Elle est dans Les Mœurs de Toussaint: «L’amour seul peut nous rendre fidèle à nos devoirs». Elle est impliquée dans la comédie larmoyante de Nivelle de la Chaussée. Ses héros ont raison lorsqu’ils sont touchants; nous les approuvons dès que notre cœur nous fait leur complice. Elle se glisse même dans les romans, bien avant La Nouvelle Héloïse. Pourtant ces enthousiasmes, avant 1760, sont encore dispersés, ou ils sont mesurés. C’est bien Rousseau qui a donné à la morale du sentiment la forme qui, au XVIIIe siècle, tend à triompher.

Avant Rousseau on fait au sentiment sa part. Il n’est plus un principe d’erreur ou de faiblesse; il est une des formes légitimes de la vie. Mais il n’est pas l’essentiel de la vie ou du moins il n’en est pas le seul guide.

Quand il envahit toute l’âme et domine toute la destinée, c’est un accident qui est un sujet de roman ou de drame et non pas un idéal. Pour Rousseau, au contraire, le seul principe «actif» dans l’âme, c’est le sentiment; le prix de la vie se mesure à la part qu’y prend ce sentiment. Et plus il est ardent, plus il est sûr; plus il est exclusif, plus il est enviable.

M. de Wolmar a toutes les satisfactions de la «sagesse» raisonnable; il fait tout ce qu’il veut; et tout ce qu’il veut est juste et sensé. Tout cela n’est rien, pourtant, dès qu’il connaît Julie. Ce sentiment, si sage qu’il demeure, si peu passionné, l’emporte sur tout le passé de philosophie, sur toutes les joies de la raison.

Saint-Preux pourrait être philosophe; il sait, comme un autre, lire, observer, discuter. Mais toute philosophie ou même toute activité pratique lui paraissent vaines. Il traverse les salons parisiens; il est initié par un pair d’Angleterre à la politique; il fait le tour du monde. Qu’importe! Ni la science, ni le gouvernement, ni le spectacle du monde ne valent une minute de ses félicités avec Julie, une heure même de ses tourments d’amour. Il ne reprendra de goût à vivre, il ne s’intéressera à sa destinée et à la destinée que là où son cœur sera «pris», où il sera question d’aimer, de se dévouer[4].

Il goûtera le ménage rustique du château de Wolmar parce que personne n’y vit pour son plaisir, pour l’ambition, pour l’argent, mais pour le plaisir et la prospérité des autres et de tous. C’est donc tout l’ordre de la vie qu’il faut changer. Il ne faut plus dire: vivez pour apprendre et comprendre; ni: vivez pour obéir à l’ordre et à la règle; mais: vivez pour aimer, vous attacher, pour écouter la voix du cœur. Par là même vous serez dans la règle et «vous n’aurez plus rien à apprendre».

Le fatal présent du ciel.

On voit aisément les conséquences de la doctrine; et on les a, depuis Rousseau et surtout depuis le romantisme, copieusement dénoncées.

Rousseau devait d’ailleurs reconnaître lui-même, en écrivant ses Lettres, ses Rêveries, ses Confessions qu’il y avait dans le cœur et le sentiment des replis obscurs, des forces mystérieuses et qu’elles pouvaient nourrir dans l’âme autre chose que la paix, l’enthousiasme ou l’extase. Il sentait en lui un «mal inexplicable», un «vide impossible à combler».

Saint-Preux, en songeant à ses brèves délices et à ses longs tourments, accusait le «fatal présent du ciel». En un mot, il s’apercevait que la faculté de sentir était la faculté de souffrir. Et la souffrance des âmes sensibles pouvait aisément les conduire à l’inquiétude, au désordre, au mal du siècle[5].

On l’avait deviné et même dit avant Rousseau. De ci, de là, des âmes tourmentées ou des romanciers avaient peint les troubles délicieux et mortels des passions ardentes. On «boit à longs traits leur poison». En se servant à l’avance des termes mêmes de Rousseau, on goûte leurs «douceurs funestes», les «douleurs qui ont leurs charmes», la «chère et délicieuse tristesse» et même le «fatal présent du ciel».

Mais ni les Lettres d’une religieuse portugaise, ni Baculard d’Arnaud, ni le chevalier de Mouhy, ni les autres n’avaient vraiment conquis l’opinion. Rousseau, au contraire, avec sa Nouvelle Héloïse, d’un seul coup, subjugua.

On s’arrache l’Héloïse. On passe les nuits à la lire. On la loue douze sous l’heure et par volume. Dans la plus lointaine province, à Vrès ou à Hennebont, on l’attend avec fièvre, on s’afflige de n’en recevoir que des contrefaçons. Et l’on y puise, avec les conseils que Rousseau avouait, ceux qu’il y mettait sans le dire. Les hommes comme les femmes s’y repaissent d’angoisses, s’y abreuvent de pleurs, se grisent du «plaisir de sentir». Le futur général baron Thiébault ne peut achever la lecture sans crier, sans hurler «comme une bête». Et tout en pleurant on se persuade de ce qu’enseignent désormais les héros et les héroïnes de vingt romanciers. La sensibilité est «un souffle divin». «O sensibilité, soupire celui-ci, c’est avec toi que je veux vivre, heureux ou malheureux». Aimer ne suffit plus à cet autre et à dix autres. Il leur faut s’abîmer dans l’extase et confondre l’extrême félicité et les affres d’une angoisse obscure. «Jouir d’une telle félicité et y survivre… Est-ce bien là sentir!». «O Dieu! avec quelle âme m’as-tu fait naître… Mon amour m’épouvante et je serais désespéré d’en guérir!». Ces désespérés, qui cultivent leur misère et drapent leur vie dans des voiles funèbres, se multiplient chez les romanciers, avantWerther, trente ans avantObermann etRené.

Ce n’est pas d’ailleurs Rousseau qui est responsable, ou il l’est à peine. Le mal de vivre et le pessimisme romantique ne sont que suggérés dans ce qu’ont lu les contemporains, dans l’Héloïse. Ils n’ont connu lesRêveries et les

Confessions que de 1781 à 1790. Bien avant elles, des œuvres illustres ou

copieuses avaient prodigué les décors sépulcraux, chanté les sombres prestiges de la mort et plaint, avec application, les tristes destins de l’humanité. Déjà des héros de l’abbé Prévost, Cléveland et le Patrice du Doyen de Killerine, traversent la vie en pliant sous le poids d’une obscure fatalité. Malheureux, ils exaspèrent leur souffrance en se repliant sur leur cœur; heureux, ils empoisonnent leur bonheur par le pressentiment des lendemains. A partir de 1750, et surtout à partir de 1760, la littérature «sombre» et la littérature «noire» ne sont plus un goût, mais une mode et une passion. On traduit les Méditations sur les tombeaux d’Hervey (1770) et l’Élégie sur un cimetière de campagne de Gray (1768). Feutry publie son Temple de la mort en 1753, et sesTombeaux. L’un des livres les plus lus, les plus commentés, les plus imités, c’est la traduction de cesNuits (1769) où le poète anglais Young enterre lui-même sa fille, à la lueur tragique d’une lanterne, en méditant sur le mal de vivre. Puis le «sombre» envahit la littérature, sans qu’on cite d’ailleurs Rousseau, sans qu’on songe à justifier le genre par son exemple ou par son œuvre. Baculard d’Arnaud le prodigue, avec tout le reste des extases ou des frissons du cœur, dans Les Délassements de

l’homme sensibleet Les Épreuves du sentiment. Il se vante d’avoir inventé le drame «sombre»; et l’invention eut du succès. En 1776, on traduit leWerther de Goethe; et il eut, avant 1797, quinze traductions, adaptations ou rééditions. Léonard, Loaisel de Tréogate commencent même à faire de leurs romans la confidence des tourments passionnés de leur propre cœur. L’écrivain, pour mieux souffrir, se jette en pâture aux lecteurs. Tout le mal romantique entre dans le conte et le roman.

Les délices de la vertu. — Mais ce mal n’était, pour les romantiques du

XVIIIe siècle, pour Rousseau, pour ses disciples et pour les autres, qu’une erreur passagère, un accident sans conséquences. Ils ont cru aux «charmes de la sensibilité» et aux «délices du cœur», parce qu’ils ont été très persuadés qu’ils étaient en même temps les charmes et les délices de la vertu. Pour les romantiques du romantisme la sensibilité et la passion étaient aussi, si l’on veut, une vertu, en ce sens qu’elles étaient la seule vertu. Au-dessus des morales vulgaires et des préjugés, la passion, souffle divin, se fait sa loi. Le devoir et elle se confondent. Et lorsqu’elle entre en lutte avec des devoirs qui la contredisent, ce sont les devoirs qui ont tort. Mais il n’y a jamais rien eu de pareil chez nos romantiques du XVIIIe siècle. Ils ont tous, qu’ils fussent ou non ses disciples, accepté les certitudes de Rousseau. Or, dans cette Nouvelle Héloïse qui fut, au XVIIIe siècle, comme la Bible du sentiment, lorsque la passion se heurte à la vieille morale, à celle de toutes les sociétés depuis la Bible, c’est la passion qui renonce ou qui lutte pour renoncer. Saint-Preux et Julie pourraient être heureux, unis et mariés; il suffirait que Julie abandonne ses parents, dont un père égoïste et tyrannique. Plus tard, ils pourraient tenter d’un autre bonheur, de cet adultère qui était, dans la société aristocratique du siècle, le grand accommodement entre le mariage imposé aux filles et le droit de «laisser parler son cœur». Mais pour que Julie reste fidèle à ses devoirs de fille, Saint-Preux la quitte et tous deux se résignent au mariage avec M. de Wolmar qui a la cinquantaine et qu’elle n’aime pas. Au lieu de revenir vers Julie mariée, Saint-Preux part pour le tour du monde. Et quand il retourne au château de Wolmar, c’est pour admirer longuement la règle de vie des châtelains; règle inspirée tout entière des vertus et de l’idéal les

 

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moins romantiques qui soient. On y vit non pour des exaltations, mais pour la paix tranquille ou la résignation, non pour des aventures, mais pour les travaux et les joies obscurs que ramène sans cesse l’ordre alterné des saisons, non pour se dresser contre l’univers, mais pour s’oublier soi-même en se dévouant aux autres. La Nouvelle Héloïse en même temps que l’hymne de la sensibilité est le poème des vertus de petits bourgeois.

Or on a pris le même plaisir au poème qu’à l’hymne. La meilleure preuve est que les lecteurs n’ont rien vu, le plus souvent, de ce qu’il y avait de trouble et d’inquiétant dans la morale de l’Héloïse: si Julie y meurt vertueuse, elle laisse entendre qu’il était temps et qu’elle a bien fait de mourir. Des philosophes comme Voltaire, Marmontel, La Harpe, Mme Necker, ou des critiques qu’offusquait la religion de Julie ne se sont pas fait faute de dénoncer le «poison» et les «sophismes» du roman. Mais c’étaient des philosophes ou des gens qui avaient la religion à défendre. Tous les autres, souvent même les plus prudents et les plus bourgeois, n’ont puisé ou n’ont cru puiser dans le livre que des leçons de sagesse et d’abnégation, le Mercure de France, comme l’Année littéraire, les concurrents des Jeux floraux comme les pasteurs protestants, les femmes comme les hommes, et les gens de peu comme les gens titrés. Tous pensent comme Manon Phlipon, la future Mme Roland, que, pour ne pas sentir la puissance vertueuse du roman, il faut «n’avoir qu’une âme de boue», et comme Mme de Staël qu’«il faut lire l’Héloïse quand on est marié… on se sent plus animé d’amour pour la vertu.»

Les romanciers, qu’ils avouent ou non Rousseau pour leur maître, ont eux aussi associé le sentiment et la vertu et même, le plus souvent, l’héroïsme de la vertu à l’exaltation du sentiment. Ils distinguent, et c’est une apparence de romantisme, entre des vertus de «préjugé» et des vertus vraies. Mais quand on connaît les préjugés qu’ils condamnent il est malaisé de n’être pas d’accord avec eux; c’est, le plus souvent, l’obligation pour une fille d’épouser le vieillard riche ou le rustre influent qui convient à son père, ou tout au plus le mépris social pour la fille séduite. C’est à cela que se bornent leurs luttes contre la société. Pour tout le reste, ils demandent au sentime.

Tous les héros sont proprement cornéliens: ils triomphent des passions les plus véhémentes; seulement ce n’est pas parce que leur raison est souveraine sur leurs passions, c’est parce qu’ils se laissent aller à l’impulsion de leur cœur plus avide de vertu souffrante que de bonheur coupable. Ils allient «tous les transports de la passion à toute la dignité de la vertu». Un «enthousiasme secret les élève au- dessus d’eux-mêmes». Leurs cœurs ne sont «électrisés par le sentiment que pour être agrandis par la vertu». Et l’on voit reparaître cette doctrine des passions bienfaisantes qui se précisait depuis un siècle. «On n’a point de vertus sans passions; les passions seules constituent l’homme vertueux». «Religion! devoirs sacrés! vertus qui rentrez toutes dans la sensibilité». Par elle, nous devenons des «demi-dieux». Car Dieu est le «Dieu même de la sensibilité»; «l’âme ravie jusqu’aux cieux semble s’y confondre dans le sein de la divinité dont elle reçut le germe de cet amour précieux, vie de l’univers, source de félicités, flamme éternelle qui donne à la vertu cette chaleur héroïque si nécessaire à son existence».

Le mouvement général de la littérature. — C’est assurément dans les

romans que coulent le plus impétueusement ce que l’on appelle déjà les «flots de la sensibilité». Rousseau domine le roman et c’est son nom et son œuvre que nous avons surtout rencontrés jusqu’ici. Mais le torrent de la sensibilité a bien plus d’une source; il ne vient pas seulement de l’Heloïse; et bien d’autres courants sont venus le grossir.

C’est le drame d’abord, où Rousseau n’est pour rien, qui vient de la comédie larmoyante de Nivelle de la Chaussée, de laCénie de Mme de Graffigny et de quelques autres pièces, des drames anglais de Lillo et de Moore, Le Joueur (traduit en 1762), Le Marchand de Londres (traduit en 1748), et surtout de Diderot. Il y a dans ce drame toutes sortes de nouveautés qui n’ont rien à voir avec la sensibilité; on y veut peindre les conditions et non plus seulement les caractères et les mœurs; on y veut de la «pantomime» et des «tableaux», c’est-à- dire l’éloquence des attitudes et des gestes et non plus des discours. On y met souvent du «sombre» et du «noir», c’est-à-dire la «terreur» de la tragédie à la mode de Crébillon agrémentée de quelques «convulsions» et de quelques horreurs inédites. Mais on y met surtout de la «sensibilité», c’est-à-dire de ces émotions qui ne sont ni le sourire de la comédie ni l’angoisse de la tragédie. Il suffit que les situations soient «touchantes», c’est-à-dire que les héros soient honnêtes, tendres et malheureux, pour qu’on les juge vraies et dramatiques. Une jeune lingère belle, laborieuse, aimante et vertueuse est aimée d’un jeune gentilhomme qui ne peut l’épouser sans désespérer sa famille; un jeune ouvrier intelligent, laborieux, honnête aime la fille d’un commerçant riche qui la lui refuse; un jeune paysan, qui est soldat, qui est vertueux, qui est fiancé, se trouve déserteur sans le vouloir; il va être fusillé, mais sa fiancée, une paysanne qui est belle et qui est vertueuse, obtient sa grâce: voilà les sujets qui font «couler de douces larmes», qui font les délices des «âmes sensibles», c’est-à-dire de tout le monde. Et lorsqu’on veut parodier les drames à la mode on intitule sa parodie. Le Vidangeur, pour qu’elle soit le tableau d’une condition roturière, mais on ajoute Le Vidangeur sensible, parce qu’il n’y a pas de drame sans la sensibilité.

C’est elle aussi qui doit faire le charme du conte moral et du poème descriptif, sans parler des idylles et des élégies. Le conte moral est inventé, vers 1760, par un philosophe, par Marmontel. Et il y met abondamment tout ce qu’il tient pour de la philosophie: de la justice, de la tolérance, de la religion naturelle. Mais il y prodigue, de plus en plus, quand il s’aperçoit du succès, les cœurs tendres, les bons pères, les filles vertueuses, les fiancés héroïques, les amantes fidèles, les époux constants. La morale y est une morale d’innocence, d’attendrissements et d’honnêtes effusions. Deux douzaines d’imitateurs enseignent, à son exemple, en y ajoutant seulement du lyrisme, des métaphores et des points d’exclamation qu’on aime la vertu comme son chien, sa tourterelle ou sa tendre mère, pour sentir des «palpitations». Et c’est cette morale qui doit donner au «poème descriptif» son «âme». Le poème descriptif est la tentative imaginée dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle pour retrouver la poésie. Saint-Lambert et tous les autres ont compris, au moins jusqu’en 1789, qu’on ne pouvait pas «décrire pour décrire», que, si la poésie pouvait et devait être «une peinture», sa destinée n’était pas de peindre n’importe quoi. Elle décrit ce que l’on aime.l’on aime. Elle doit être, si l’on peut dire, une peinture de la sensibilité. Saint- Lambert est un philosophe fort sec, Delille un régent de collège très adroit à se pousser. Mais l’un et l’autre, tout comme Roucher qui a vraiment une âme de poète, suivent la mode. Et la mode est de s’attendrir, de verser de douces larmes sur les bons laboureurs, sur les accordées de village, sur les rosières, sur les seigneurs bienfaisants, sur les joies pures de la vie rustique, sur les jardins et les paysages romantiques, sur les bosquets de la mélancolie et les autels de la rêverie. La poésie naît des «troubles», des «douces effusions», voire des «tempêtes du cœur». Les poètes descriptifs ont compris, en réalité, un des caractères de la poésie. Il ne leur a manqué que la sincérité ou le talent.

Ils l’ont si bien compris qu’ils ont été chercher la poésie où elle était. Ils ne la trouvaient pas, malgré leur bonne volonté et les admirations scolaires, ni dans Louis Racine, ni dans J.-B. Rousseau, ni dans La Henriade. Mais ils lisaient les poètes anglais. L’anglomanie n’était pas seulement celle des déjeuneurs à l’anglaise, de la liberté anglaise, de la philosophie anglaise ou des courses de chevaux. Elle était aussi l’engouement pour Gray, Hervey, Shakespeare et Ossian. Assurément, nous l’avons dit, quand on croyait être «tout anglais», on était encore un très sage Français. Toutes les traductions corrigent et adaptent, et beaucoup travestissent. Le Shakespeare de Ducis est une caricature et celui de Letourneur un déguisement. L’Ossian du même Letourneur a été mis à l’école du «goût» et des «bienséances». Mais tout de même on aime Shakespeare parce qu’il donne «les grands ébranlements de l’âme», parce qu’il inspire «les émotions confuses et profondes», parce qu’il «soulève l’homme au-dessus de lui- même». Ossian surtout fut une révélation. Malgré la timidité ou la gaucherie des traductions, il fut comme le maître de la bruine, du mystère et du rêve. Il révéla des héros rudes, instinctifs et ardents, des décors qu’emplissent «l’âme de la solitude» et les «fantômes de l’imagination», les landes silencieuses, les bruyères hantées des brouillards et des spectres, l’Océan glauque et retentissant. Il a substitué au merveilleux mythologique, scolaire et mort, le merveilleux romantique et sincère de la légende.

De cette «poésie du cœur» et de l’«enthousiasme», on a d’ailleurs fait la théorie, ou plutôt on a affirmé, avec éloquence, que la vraie poésie était au-dessus des règles et des théories. Sur les ruines des anciennes poétiques le «poète de génie» va où son génie le mène, sans entraves. Ce sont les philosophes mêmes qui le proclament, malgré leur confiance dans la raison. «Le docte pédant n’a pas sitôt établi son système poétique sur des principes prétendus invariables; il n’a pas sitôt ouvert toutes les sources du beau et prononcé la malédiction sur tous ceux qui oseraient en chercher ailleurs, qu’un homme de génie paraît, fait le contraire de ce que le critique a ordonné, et produit un ouvrage immortel». Grimm met quelque pédantisme à faire ce procès du pédantisme. Mais son ami Diderot s’est fait, à ses heures, du poète et de l’homme de génie une image exaltée et vertigineuse. C’est sur le sommet des monts, dans l’horreur sacrée des forêts, à la bouche des antres sombres, au bruit des torrents sauvages qu’un Dorval, un poète, cherche l’inspiration. Il lui faut le vent dans sa chevelure, les grandes voix de la solitude, la communion avec le mystère des choses et l’immensité. Même la grande poésie ne peut naître qued’un immense ébranlement non plus d’une âme, mais de toutes les âmes. Il faut que quelque rude secousse sociale, en rompant l’ordre, l’équilibre, la tradition, ramène l’humanité à ces instincts farouches et pathétiques que seule la poésie peut traduire et qui seuls créent de la poésie.

Vingt poètes, critiques, voire pédants ou régents de collège ont, avec moins de lyrisme, parlé comme Diderot. «Un génie éclairé de lumières profondes juge l’usage avant que de s’y soumettre… Règles, préceptes, coutumes, rien ne l’arrête: rien ne ralentit la rapidité de sa course qui, du premier essor, tend au sublime». Il est, si l’on préfère, une âme vertigineuse, semblable à «un rocher dont la hauteur et l’escarpement effraient; sa cime qui déborde de beaucoup ses fondements paraît suspendue dans les airs… elle frappe, elle étonne, son coup d’œil jette dans une sorte de saisissement et d’effroi». Ce n’est pas Rousseau qui parle ainsi; ni même une «âme sensible», c’est un faiseur de traités, c’est Séran de la Tour dans son Art de sentir et de juger en matière de goût, en 1762. Quand on s’appelait Louis-Sébastien Mercier ou Dorat-Cubières, qu’on se piquait d’être au-dessus des «misérables préjugés» et des «funestes conventions», on parlait avec plus de brutalité. «Heureux le peuple neuf qui modifie à son gré ses idées, ses sentiments et ses plaisirs! Aimable et libre élève de la nature, il se livre à l’effet et ne raisonne point sur la cause. Son cœur n’attend pas l’examen pour bondir de joie, la règle pour pleurer d’attendrissement, le goût pour admirer». Car il n’y a plus qu’un art, celui du cœur, et qu’une règle, celle de la sensibilité.

 

CONCLUSION

Si l’on peut croire qu’il y a une fin au XVIIIe siècle, et que le bouleversement de la Révolution est vraiment quelque chose de nouveau, il n’y a pas par contre de commencement. L’esprit philosophique apparaît dès le XVIIe; et il y a des ressemblances certaines entre un Saint-Evremond ou un Fontenelle et un Duclos ou un Chamfort. Pourtant, il y a bien, de 1670 à 1770, une transformation profonde de la pensée française. Dans leur ensemble, les contemporains de Boileau, de Racine et de Bossuet auraient été comme étrangers à ceux de Bernardin de Saint-Pierre, de Raynal et de Marmontel. Même ceux qui défendent en apparence la même cause, qui résistent à la philosophie et qui détestent les hérésies de Rousseau, pensent souvent bien plus comme Rousseau ou même comme Voltaire que comme Pascal ou comme Bossuet. Sur la raison, sur l’observation, sur l’expérience, nous avons vu très souvent un abbé Pluche, un abbé Nollet, un abbé Fromageot parler comme un Buffon ou un Diderot. Un des livres les plus célèbres de l’apologétique catholique, à la fin du XVIIIe siècle, est un ouvrage de l’abbé Gérard, Le Comte de Valmont ou les égarements de la raison, dix fois réédité. Telles de ses gravures et leurs légendes, «La loi naturelle ou l’empire de la raison, — A l’amour de l’ordre et du bien commun, — La contemplation de la nature», pourraient être insérées, sans changer un seul détail, dans un livre de Delisle de Sales, de J.-J. Rousseau, voire de Voltaire ou de Diderot.Dans tous les cas ces hommes de la fin du XVIIIe siècle sont infiniment plus proches de ceux de la fin du XIXe que de ceux de la fin du XVIIe. On peut dire qu’ils ont connu toutes les formes de notre pensée contemporaine, et même qu’ils en ont mesuré les conséquences, saisi les contradictions. Ils ont poussé l’esprit d’examen, exercé les droits de la critique rationnelle, jusqu’à leurs limites les plus audacieuses. S’ils n’ont pas eu de la critique historique, de la reconstruction du passé une idée aussi nette et aussi méthodique que les historiens et les exégètes du XIXe siècle, ils en ont compris du moins les exigences essentielles et ébauché les méthodes. Ils ont vu, avec la plus grande clarté, que la vérité logique et abstraite, l’accord de l’esprit avec lui-même, la raison géométrique et mathématique étaient une construction humaine et qu’elles n’étaient pas nécessairement toute la vérité ni même peut-être la vérité. Ils ont compris, aussi nettement que nos savants modernes, ce qu’était la vérité expérimentale, les lois qui s’induisent des faits et de l’expérience et non plus celles qui se déduisent du raisonnement. Systèmes abstraits, hypothèses, lois expérimentales, ils ont discerné comment tous ces efforts d’explication se complétaient ou se contredisaient. Ils ont compris en même temps que la raison et la science n’enfermeraient jamais tout l’univers. Le déroulement des vérités rationnelles et des vérités expérimentales nous entraîne à l’infini sur un chemin sans borne, et qui s’éloigne de plus en plus des vérités nécessaires à la sciences, elles ne peuvent nous donner l’explication de notre destinée, nos raisons d’agir, le secret du bonheur. Nous ne pouvons apercevoir ces raisons, et ce secret qu’à une autre lumière, celle du «sentiment», du «cœur», nous disons aujourd’hui de l’intuition. C’est le sentiment qui nous révèle Dieu, la prière, la morale, la bonté, l’humanité. Et lorsque la raison ou l’expérience scientifique ne sont pas d’accord avec le cœur, ce sont la raison et l’expérience qui ont tort.

Raison logique, vérité expérimentale, intuition du cœur, ce sont les trois forces qui sollicitent notre pensée moderne et que nous tâchons toujours d’ordonner ou d’accorder.

L’histoire de la pensée française au XVIIIe siècle est donc une histoire complexe et qu’on a eu trop souvent le grand tort de simplifier. Elle est complexe jusque dans les âmes mêmes. Un bon nombre des esprits moyens ou médiocres ont mêlé confusément, et sans bien s’y reconnaître, souvent sans désirer s’y reconnaître, des tendances divergentes ou même contradictoires. Le plus souvent, ils n’ont été ni «tout Voltaire», ni «tout Rousseau». Tour à tour, les Songes philosophiques ou le Bonnet de Nuit d’un L.-S. Mercier sont des contes voltairiens ou des effusions et méditations, de la «sensibilité». Un Dubois- Fontanelle est persécuté pour une Éricie ou la Vestale qui est une pièce contre «l’infâme»; et il écrit, dans un style d’ailleurs voltairien, desAventures philosophiques qui sont une moquerie de Voltaire, Helvétius, d’Holbach, Montesquieu. La complexité est plus grande encore si l’on étudie non plus les individus, mais les courants d’opinion. Il y a assurément une évolution dans l’histoire de la pensée française au XVIIIe siècle. Jusque vers 1740, on est plutôt raisonneur. De 1740 à 1760, les sciences expérimentales achèvent leur triomphe. A partir de 1762, les âmes sensibles s’attendrissent et s’exaltent. Mais l’esprit expérimental commence dès la fin du XVIIe siècle. Il y a de la «sensibilité» dès 1740. Jusqu’à la fin du siècle, la raison raisonnante, la vérité abstraite, les systèmes généraux conservent du prestige. L’ardeur des âmes sensibles n’impose jamais silence aux ironies de la critique voltairienne. S’il y a soixante-douze éditions de La Nouvelle Héloïse, de 1762 à 1800, il y en a plus de cinquante de Candide, de 1758 à la Révolution. La pensée française dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle n’est ni rationnelle ou philosophique, ni scientifique ou expérimentale, ni sensible ou mystique. Elle est tout cela à la fois, selon les milieux ou les gens, et parfois dans les mêmes milieux et chez les mêmes gens.

Elle l’est enfin non pas chez quelques-uns, non pas sans doute chez tous, mais chez beaucoup. L’intelligence n’a pas seulement conquis ses droits sociaux et le respect de presque tous contre les dédains des gens bien nés et l’hostilité des gens en place. Elle est devenue un bien commun. Non pas, si l’on veut, qu’il y ait beaucoup plus de gens instruits en 1770 qu’en 1670; la preuve rigoureuse n’est pas faite, et elle est difficile à faire. Mais les gens instruits vers 1670 sont le plus souvent d’éternels élèves; ils pensent pendant leur vie comme on les a appris à penser jusqu’à vingt ans. Vers 1770, il y a tant de façons de penser, si neuves, si diverses, si tentantes qu’on ne peut plus rien imposer; il faut bien laisser un choix. Non plus dans les milieux littéraires ou mondains, mais dans tous les milieux, non plus seulement à Paris, mais dans toute la France, toutes les routes de la pensée moderne sont ouvertes, et pour tous.

 

 

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du XVIIIe siècle n’est ni rationnelle ou philosophique, ni scientifique ou expérimentale, ni sensible ou mystique. Elle est tout cela à la fois, selon les milieux ou les gens, et parfois dans les mêmes milieux et chez les mêmes gens.

Elle l’est enfin non pas chez quelques-uns, non pas sans doute chez tous, mais chez beaucoup. L’intelligence n’a pas seulement conquis ses droits sociaux et le respect de presque tous contre les dédains des gens bien nés et l’hostilité des gens en place. Elle est devenue un bien commun. Non pas, si l’on veut, qu’il y ait beaucoup plus de gens instruits en 1770 qu’en 1670; la preuve rigoureuse n’est pas faite, et elle est difficile à faire. Mais les gens instruits vers 1670 sont le plus souvent d’éternels élèves; ils pensent pendant leur vie comme on les a appris à penser jusqu’à vingt ans. Vers 1770, il y a tant de façons de penser, si neuves, si diverses, si tentantes qu’on ne peut plus rien imposer; il faut bien laisser un choix. Non plus dans les milieux littéraires ou mondains, mais dans tous les milieux, non plus seulement à Paris, mais dans toute la France, toutes les routes de la pensée moderne sont ouvertes, et pour tous.

 

BIBLIOGRAPHIE

A. DE TOCQUEVILLE. L’Ancien Régime et la Révolution, 1850.
TAINE. Les origines de la France contemporaine. Tome I, L’Ancien Régime, 1876.
F. ROCQUAIN. L’Esprit révolutionnaire avant la Révolution, 1878.
Ch. AUBERTIN. L’Esprit public au XVIIIe siècle; 3e édition, 1889.
M. ROUSTAN. Les philosophes et la Société française au XVIIIe siècle, 1900.

G. LANSON. Étude sur l’origine et les premières manifestations de l’esprit philosophique dans

la littérature française (Revue des Cours et Conférences, 1908-1910).
F. BRUNETIÈRE. Études sur le XVIIIe siècle, 1911.
V. GIRAUD. Le christianisme de Chateaubriand. Tome I, Les Origines, 1925.

H. SÉE. L’évolution de la pensée politique en France au XVIIIe siècle, 1925.

 

J. P. BELIN. Le mouvement philosophique de 1718 à 1789, 1913.

 

Daniel Mornet, La pensée française au xviii siècle, Paris: Librairie Armand Colin, 1926, p. 108.

 


[1] Le principe de cette morale est qu’on ne raisonne pas sur la morale, on la sent. Elle n’est pas affaire de raisonnement, mais d’émotion. Et notre force pour lui obéir ne vient pas d’une volonté réfléchie, d’un effort calculé, mais d’un élan instinctif, d’un besoin du cœur;

[2] Daniel Mornet, La pensée française au XVIII siècle, Librairie Armand Colin, Paris, 1926, p. 108;

 

[3] Cette conception de la morale et de la vertu n’était pas tout à fait nouvelle. Elle est déjà dans Vauvenargues qui entend d’ailleurs par sentiment non les émotions romanesques et les troubles du cœur, mais les passions des âmes fortes;

[4] Daniel Mornet, La pensée française au XVIII siècle…, p. 109;

[5] Daniel Mornet, La pensée française au XVIII siècle…, p. 111 ;

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